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Texte d'Anne Manoli

Caput Mortuum et Gris de Payne

Le ton semble donné...

Profondément humain, Denis Martin a la conscience aigüe de notre finitude. L’essence même de sa peinture se trouve dans son humanité. Par ses dons d’alchimiste, le peintre insuffle à la surface picturale un élan vital : du pigment Caput Mortuum (substance brun rouge violacé dont on ne peut rien tirer selon les chimistes), l’artiste y extrait une lumière ocre et douce qui réchauffe des Gris de Payne (les gris de « peines » de Denis Martin). Se créent ainsi des espaces terreux, aqueux qui respirent par des strates savamment dosées et deviennent aériens. Des formes allusives, végétales, minérales, animales, humaines, des germinations défient la loi de l’attraction terrestre et s’élèvent avec fulgurance ou se trouvent en suspension parées d’une extrême délicatesse. Denis Martin taille l’espace sans concession ou l’effleure d’un geste subtil et raffiné. C’est ce rythme qui apporte une pulsation particulière à sa peinture. Un oiseau posé, reposé, sans vie apparente, nous offre en son flan une ouverture vers une autre dimension infinie. Une aile déployée peut être météorite, vaisseau, nid spatial. Enracinées, déracinées, solitaires, solidaires, les entités de Denis Martin sont ancrées dans l’univers et font apprécier nos fragilités avec force et poésie.

Anne Manoli

Texte de Pierre Edouard.

Pour Denis Martin

J’ai rencontré la peinture de Denis Martin en 2001.
Mon père, Charles Maussion, m’avait emmené voir son exposition. Ce dernier s’intéressait particulièrement à la peinture de Denis parce que c’est avant tout une peinture de sentiment. Un monde qu’il n’a pas cessé d’explorer. Un art non rétinien, non conceptuel. La tache qui advient dans le tableau parle de la peur de l’abandon, de la mort, et du bonheur infini de la lumière. Et Denis le dit avec ses propres mots qui sont crépusculaires et étincelants. Il ne parle que de ces choses muettes que l’on ne peut écrire qu’en peinture.
Mais ça veut dire quoi, la peinture de sentiment ?
Nous avons cru si longtemps que toute émotion « océanique » en peinture était le fruit d’un manque de lucidité de la part de son créateur qui ne voit même pas que l’aspiration qu’il croit universelle n’est que le fruit d’une configuration biographique qu’il impose à tout le monde. C’est le murmure des voix thérapeutiques et philosophiques. D’où une terrible méfiance vis- à-vis de l’œuvre qui ne repose que sur l’émotionnel. D’où le ricanement du siècle.
Il y a de quoi se méfier du sentiment car il a les armes pour nous détruire. Et celles pour nous faire vivre. Et si le grand art en fait toujours trop, c’est parce que, précisément, le terreau qui l’engendre est par nature démesuré.
Et si nous sommes devenus des estropiés du sentiment parce que nous avons oublié que les miracles, les révolutions et les destinées ne s’articulent que par la force du sentiment, cela n’empêche pas que nous sommes à l’orée d’un monde colossal. On n’y pénètre qu’au risque de se perdre. Et si nous hésitons sur le seuil, c’est parce que sa puissance est sans commune mesure avec notre résistance.
Et comme toujours, la peinture nous précède. Et lorsque les rires seront tus, elle témoignera.


Pierre Edouard Paris, janvier 2019

Texte de Mathieu Bénézet

Silhouettes cendrées

Silhouettes cendrées venues du fond de la peinture. Silhouettes figurant ce qu’il en est de notre disparition-apparition. Nous sommes dans la peinture d’ignorance : le plus vif de notre inconnaissance individuelle, collective. Nous y sommes et nous n’y sommes pas. Nous y vivons. À peine si j’éclaire ce qui se dérobe et s’avance, tout à la fois : tel est le geste-créateur, signifiant, nul référent, si ce n’est toi, homme, femme, enfant. Je te joints, t’enlie et te délie. Où est l’horizon. Il est loin en arrière comme chez Cézanne. Telle est la perspective de la peinture de Denis Martin. Elle nous convie à un écran vide. Nous nocturnes, parce que le diurne ignore qui nous existons. Une sorte de veille mais nul endormissement. On vieillit. On vieillit. Cependant il y a un vol d’ailes. Regardez bien. Chaussez vos lunettes ou vos chaussures. Denis Martin est le nom de tout le monde. Mon nom. Ton nom.

Mathieu Bénézet


Si l’homme est l’absent de Dieu l’œuvre de Denis Martin est absente de la peinture et, à ce prix seulement, elle s’expose, tel le dépeupleur beckettien, inventant son antiquité à nulle autre pareille, et nous pouvons marcher sans fin vers elle, vers une présence figurée, chose visible d’une chose invisible... Voir a eu lieu ; voir a lieu. J’ajoute, puisque j’ai évoqué la notion de sacrifice : « La représentation est un étrange sacrifice où l’illusion est le couteau qui, tantôt, égorge l’image et, tantôt, crève les yeux » ( Bernard Noël)

Mathieu BénézetExtrait du texte « Le rêve Blanc de Denis Martin »